Les cuves de 2022 finissent d'arriver en bouteille. Depuis quelques mois, je goûte le millésime à distance, par échantillons envoyés à Dubaï, par appels avec une douzaine de vignerons que je suis depuis des années, et par dégustations en aveugle avec des confrères de passage. Quatorze domaines suivis, neuf villages — et l'impression, en relisant mes notes, que quelque chose se déplace sous nos pieds. 2022 n'est pas le millésime que vous croyez.
La presse a beaucoup écrit, vite. Trop vite. Sur des cuves qu'elle n'avait pas goûtées. On a lu « millésime solaire », « grands rouges puissants », « blancs en danger ». On a vendu en primeur des bouteilles qui n'avaient pas encore dit leur dernier mot. Et on s'est trompé sur la moitié des conclusions.
Ce numéro raconte ce que j'ai goûté et ce que j'ai compris, croisé à ce que j'avais vu sur place les années précédentes en Côte de Beaune. Sans communiqué de presse. Sans complaisance. Avec, à la fin, trois bouteilles précises à acheter — et trois autres à laisser passer.
— Nino
Quand la chaleur cesse d'être un problème.
La narration officielle est simple : 2022 a été chaud, donc 2022 est puissant. Les rouges ont du muscle, les blancs ont des sucres. Le tout sera spectaculaire à 5 ans, fatigué à 10.
Ce qu'on dit moins, c'est que les vignerons bourguignons ont changé. Ils ne vinifient plus 2022 comme on vinifiait 2003. En deux décennies, les pratiques se sont déplacées — vendanges plus précoces, extractions plus douces, élevages plus courts. Le résultat n'est plus une caricature de millésime chaud. C'est une chose nouvelle.
Comte Armand, à Pommard
Je garde le souvenir d'un mercredi matin chez Comte Armand, quelques années plus tôt. Paul Zinetti, le régisseur, m'avait reçu dans la cour, en bottes, son chien tournant autour. « On commence par le Clos des Epeneaux ? » Il souriait comme on sourit quand on sait qu'on va montrer quelque chose qu'on aime. Cette mémoire-là m'aide à lire le 2022 d'aujourd'hui.
Sur l'échantillon de Clos des Epeneaux 2022 reçu ce printemps, la robe n'est pas celle d'un millésime solaire. C'est la robe d'un beau Pommard : grenat profond, bord encore violacé, ourlet clair. Au nez : cerise noire, violette, une pointe de poivre blanc qu'on attribue ici au climat de l'Epeneaux. Aucune confiture. Aucune dérive vers le porto. L'acidité est là. Et elle est sapide, fraîche, presque acidulée.
« On a vendangé le 25 août, m'a confirmé Zinetti au téléphone récemment. C'était la première fois qu'on vendangeait aussi tôt. Mais on n'avait pas le choix — les peaux étaient mûres avant que les sucres ne s'emballent. On a cueilli trois jours, on a stoppé. Pas de macération à chaud, pas de vinifications longues. L'idée, c'était de prendre ce que le millésime nous offrait, et de ne pas en demander plus. »
Voilà la phrase qui résume tout. « Ne pas en demander plus. » Comte Armand vinifie aujourd'hui en finesse ce que le climat fournit en générosité. Ce sont deux mouvements contraires qui s'équilibrent. Le résultat est une bouteille qui a la chair de 2018 et la droiture de 2014. Sans confondre les deux.
Roulot, à Meursault
L'inquiétude était ailleurs. Pas pour les rouges. Pour les blancs. La grande peur de 2022 : que les chardonnays brûlent, que l'acidité s'effondre, qu'on retrouve ces blancs lourds des années chaudes du début du siècle.
L'échantillon de Meursault Tessons arrive de chez Roulot par envoi confidentiel. La robe est jaune-or, plus dense que d'habitude. Et puis ce nez : pomme cuite, miel d'acacia, beurre frais, et — surprise — une fraîcheur de coing presque crue. En bouche, l'attaque est ample, généreuse. Mais la finale tendue. Le vin est sapide.
« On a peur de la chaleur, mais la vraie peur, c'est la sécheresse, me dit Jean-Marc lors d'un appel récent. La vigne, quand elle a soif, ferme ses portes. Les baies concentrent en sucres mais aussi en acides. C'est paradoxal. 2022 a été chaud — mais en juillet on a eu trois orages providentiels. La vigne a bu, puis elle a continué à mûrir tranquillement. »
La leçon : la chaleur n'est pas l'ennemi du blanc bourguignon. L'ennemi, c'est le stress hydrique non contrôlé. Et 2022, par chance, a évité ce piège dans le centre de la Côte de Beaune. Plus au sud, à Mâcon, à Pouilly, c'est moins vrai. Mais pour les grands villages — Meursault, Puligny, Chassagne — les blancs 2022 sont, je le dis sans détour, parmi les plus tendus de la décennie.
Ce que la presse n'a pas vu
Le rouge bourguignon 2022 est un millésime de climats à mi-coteau et au-dessus. Les bas de coteaux ont morflé. La Côte de Nuits — Gevrey, Chambolle, Vosne — a parfois manqué de fraîcheur, sauf chez les vignerons rigoureux qui ont vendangé tôt.
La Côte de Beaune, en revanche, a fait un grand millésime. Pommard, Volnay, Beaune en rouge. Meursault, Puligny, Chassagne en blanc. Et — c'est plus surprenant — le sud de la Côte de Beaune, Santenay et Maranges, ont produit des rouges accessibles et étonnamment fins. C'est probablement là qu'il faut chercher les bonnes affaires.
À l'inverse, méfiance sur les négoces qui sortent du Gevrey-Chambertin 2022 à 80 € la bouteille en générique. Le rapport qualité-prix s'effondre. Les rouges médiocres de 2022 sont des rouges plats, sans tension, qui sentent la cerise compotée et la chaleur du moût. Ils tiendront 5 ans, pas plus.
La sélection précise du millésime.
Le grand vin de Pommard, comme toujours. Robe grenat ourlée. Nez de cerise noire, violette, poivre blanc. Bouche dense mais sapide, finale fraîche. Du muscle sans aucune lourdeur. À déboucher en 2032 sur un gibier à poil ou un canard rôti.
Le Meursault village qui s'écoute. Robe jaune-or, nez de pomme cuite et miel d'acacia, fraîcheur de coing surprenante. Attaque ample, finale tendue. Une démonstration qu'un blanc bourguignon de millésime chaud peut être grand. Un Premier Cru à ce prix.
La bonne affaire du numéro. Marsannay reste sous-coté — et Roty fait ici un village qui défie bien des 1ᵉʳ Crus. Robe rubis, nez de cassis, framboise, sous-bois. Bouche moyennement corsée, tanins fins. Idéal sur une viande blanche grillée. À ce prix, c'est un cadeau.
Trois pièges à connaître.
Sans nommer les domaines, voici les trois catégories à laisser passer en 2022 :
- Les Gevrey-Chambertin « génériques » à plus de 60 €. Le rapport qualité-prix s'effondre. Préférez un Marsannay ou un Fixin d'un bon vigneron, deux fois moins cher, deux fois plus pur.
- Les Chablis Grand Cru de domaines de négoce. Le millésime est inégal au nord. Restez chez les domaines vinificateurs : Raveneau, Dauvissat, William Fèvre.
- Les Pinot Noir bas-de-coteaux sans IGP claire. Beaucoup de bouteilles à 30-40 € sont des vins simples, dépouillés, sans grande matière. Mieux vaut un Bourgogne rouge village d'un vigneron sérieux à 25 €.
« Sapide » — la qualité qu'on ne sait pas définir.
Vous le lirez partout dans les chroniques sérieuses : « le vin est sapide ». C'est devenu un mot de connaisseur, presque un tic. Mais que veut-il dire vraiment ?
Sapide vient du latin sapidus, « qui a du goût ». En œnologie, le mot désigne ce qui salive : un vin sapide est un vin qui appelle la gorgée suivante. Il a une vivacité, une tension, une mâche — sans être acide pour autant. Un vin peut être puissant et plat. Un autre peut être léger et sapide.
Comment l'identifier ? Si après avoir avalé une gorgée vous avez immédiatement envie d'en reprendre une autre, et qu'une légère salivation se déclenche à mi-langue : vous êtes sur un vin sapide. C'est probablement la qualité la plus importante d'un grand vin moderne. Plus importante que la concentration, plus importante que la complexité. Sans sapidité, le vin meurt en bouche.
Trois rendez-vous des prochaines semaines.
Pour les pros et passionnés : 200 vignerons, 4 jours, l'occasion de comprendre où en sont les Coteaux du Layon en biodynamie. Mes confrères sur place me feront leurs retours — si vous y allez et que vous voulez croiser nos notes, écrivez-moi.
Les nouvelles cuvées 2022 de la cave de Valence sont annoncées la semaine du 22. Les listes d'attente sont déjà longues — si vous voulez en être, je peux activer mon réseau pour vous.
Une dégustation comparée Pommard / Volnay sur trois millésimes (2018, 2020, 2022), dans nos salons. 15 places. Réservation par email ou WhatsApp.